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Libye : Les blogueurs entre dictature et guerre

Ce billet fait partie du dossier spécial de Global Voices sur le soulèvement en Libye 2011.

Le soulèvement libyen a commencé il y a six mois. Quel était le paysage des blogs en Libye avant la révolution du 17 février, et comment a-t-il évolué ces derniers mois [liens en anglais et arabe] ?

Vers 2009 et bien avant la révolution du 17 février telle qu'on la connaît, la communauté des blogueurs libyens s'était déplacée en grand nombre vers Facebook et plus tard Twitter, ressentis comme plus interactifs et ‘immédiats'. A cet égard, les différent blogs en anglais et arabe ressemblaient un peu à une maison vide avec des entrées occasionnelles sur ce qui paraissait des événements très importants de la vie ou quand le ‘remords’ l'emportait. Ce qui ne voulait pas dire pour autant que la scène était déserte mais qu'elle était en quelque sorte moins relevée – si on excepte les “suspects usuels” ou blogueuses invétérées de la première heure tels Khadijateri et Imtidad, ansi que ceux qui affectionnaient vraiment d'écrire de la prose allongée, dépassant les 140 caractères.

Khalid Al Jorni, un blogueur libyen qui a depuis fermé boutique, a déployé de gros efforts pour agréger un grand nombre de blogs libyens et concernant la Libye en un endroit appelé All Libyan Blogs. Il les a même classés en anglais et arabe et l'administrateur du site, quel qu'il soit, a poursuivi sa tâche au moins jusqu'en février 2011. Les écrits de Khalid à l'intérieur de la Libye s'en tenaient à ce qui pouvait être considéré comme une critique acceptable du gouvernement, de sa politique économique et de la situation sociale dans le pays. La seule raison que l'auteur de cet article peut imaginer pour qu'il cesse de bloguer et mette fin à son blog parce qu'il était très lu par la jeune génération. Il a écrit un jour, on le paraphrase ici, que parler du riche passé et des vestiges de l'Antiquité de la Libye était bien beau, mais que la jeunesse voulait voir une Libye moderne avec des métropoles qui fonctionnent et il est certain que s'il en avait la possibilité il serait maintenant en ligne.

Des billets précédents ont abordé sur Global Voices les thèmes variés discutés dans la blogosphère libyenne. C'est une communauté divisée en trois groupes principaux : (1) les Libyens résidant en Libye (y compris les étrangers(ères) marié(e)s à des Libyen(ne)s), (2) les Libyens résidant temporairement à l'étranger pour diverses raisons et (3) les Libyens de la diaspora. La majorité a commencé à bloguer en anglais, certains sont passés à l'arabe, et d'autres ne bloguaient qu'en arabe.

Un tour des blogs libyens actuels nous montre que le pourcentage de ceux en arabe semble plus élevé, mais ils ont moins de notoriété sur la sphère non-libyenne non arabophone, parce qu'ils ont moins de lectorat. Leurs voix aussi méritent d'être entendues en ce qu'elles apportent un complément d'aspect sur la Libye. Alors que les sphères ont toutes deux un thème personnel et parlent bien de société, culture et politique, leur audience et contexte diffèrent, à l'exception des individus bilingues à cheval sur les deux côtés.

Les blogueurs de langue arabe semblent privilégier les histoires, la poésie, les thèmes de la société libyenne, les essais… tandis que les blogueurs anglophones ont un côté légèrement plus individualiste et traitent le blog comme un journal où révéler leurs personnalité, vie et aspirations.

C'est en reliant les deux conversations que nous pouvons nous faire une image plus complète de la Libye, un pays qui a été et reste largement mystérieux pour le monde extérieur.

La troisième catégorie de blogueurs, ceux vivant dans la diaspora, étaient les seuls Libyens à critiquer et brocarder ouvertement le pouvoir libyen et même leurs compatriotes au pays. Ils étaient en sécurité et installés à l'étranger.

La deuxième catégorie de Libyens vivant provisoirement outre-mer parlaient beaucoup de leurs activités, avec des histoires de famille et des généralités, à moins qu'ils n'aient choisi de rejoindre l'opposition et ne se réfrènent plus de dire tout haut leur opinion.

La première catégorie bloguait directement depuis la patrie, c'était ceux qui prenaient les risques les plus physiques, ils étaient donc prudents dans la formulation de leurs phrases de façon non menaçante pour le régime mais tout en faisant passer le message. Leurs blogs allaient du genre journal intime “J'ai fait ci et ça aujourd'hui, passé mes examens, vu des amis, fait les magasins, me suis fiancé(e)” à d'autres thèmes plus sérieux comme l'environnement, la pollution, la collecte des déchets, les projets économiques et la corruption. On peut dire que toute critique qu'ils parvenaient à servir était un exercice de subtilité et de litote. En voici un exemple par Khadijateri :

Ça devient ridicule. C'est comme quand vous marchez sur un chewing-gum, ou pire, une crotte de chien, ça colle à la semelle de votre shib-shib [en arabe] (babouche) et vous n'arrivez pas à l'enlever. Vous avez beau essayer ; vous frottez votre shib-shib par terre, dans l'herbe, sur le bord du trottoir, ou vous prenez un bâton et essayez de la gratter. Mais ça ne veut pas s'en aller. La solution : il est temps de jeter ces shib-shib ! [sic]

Même la maintenant tristement célèbre Hala Misrati avait un blog à l'eau de rose appelé Nazf ou saigner sur les histoires sentimentales et l'amour perdu qui était un blog vraiment audacieux et osé.

La blogueuse Ghida était aussi au nombre des subtilement directes avec des articles de type journalistique avant qu'elle finisse exposée, après la révolution du 17 février, à la télévision nationale dans l'émission-débat de Hala Misrati, avec sa vie privée et des appels téléphoniques entendus par tous les Libyens ou quiconque regardant la télévision par satellite. La rumeur voulait que Hala et elle soient collègues et amies.

Son ancien blog a disparu et il ne reste que celui de poésie.

Six mois plus tard, c'est un crève-coeur de voir la blogosphère libyenne devenue sinistre, les blogueurs rang après rang sont silencieux en Libye du fait de la guerre. On devine que ceux qui se taisent se trouvent dans les villes sous contrôle de Kadhafi et n'ont donc aucun accès à Internet.

La guerre en Libye a cependant fait sortir certains blogueurs du bois, du moins ceux qui ont quitté le pays pour étudier, tel Happymoi qui écrit :

Je regarde les informations et mon coeur est rempli de douleur. J'ai l'impression que tout en moi est brisé. Tant de gens meurent. La Libye est célèbre à présent, tout le monde la connaît, tout le monde. C'est la tragédie qui l'a rendue aussi connue. Je voudrais que les choses soient différentes. Je me réveille chaque matin en pensant  la Libye. Je me réveille chaque matin en souhaitant que les choses soient différentes.

Mais on s'aperçoit que tous les blogueurs de la vieille garde sont soit à l'étranger maintenant soit à Benghazi comme Starlit qui se lamente : ” j'ai traversé des trucs que j'aurais jamais pensé vivre.[sic]“
ou Benghazicitizen qui écrit :

Je ferme les yeux, je vois ceux qui ont été tués..
Je vois le visage las de ma mère..
Le visage bouleversé de ma soeur..
La colère dans les yeux de mon frère..
La détermination dans ceux de mon père..
Et je vois les visages dans ma vie…
Mes amis.. dont certains ne reviendront plus..

On peut entrevoir ce que la liberté a apporté aux Libyens dans les billets provenant de ce que les média appellent les territoires libérés. C'est surtout sur Omar Al Muktar's daughter (‘fille d'Omar Al Muktar') que l'évolution est palpable. En mars elle était encore anonymee et sous le choc de la libération de Benghazi :

ce qui s'est passé à Benghazi & en libye a été vraiment une page neuve & et une mission impossible nous n'aurions jamais cru que les jeunes Libyens pourraient le faire ………….& ils l'ont fait [sic]

Mais dès juin elle s'est sentie assez confiante pour donner ses vrais nom et prénom (Ruwida Ashour), ce que peu de blogueurs Libyens à l'intérieur du pays osaient faire avant.

Ainsi, dans les parties libérées de Libye on peut être prêt à s'exprimer librement contre le pouvoir de Kadhafi, ce qu'a précisément fait PH en utilisant tapis avec la photo de Kadhafi comme paillasson.

Je ne sais pourtant pas encore si on peut critiquer le Conseil National de Transition !

Les derniers billets de Tripoli ont été réalisés par Khadijateri [NdT : elle a publié une entrée le 22 août] et Highlander il y a quatre mois. Ils étaient porteurs d'un peu d'espoir lorsque Internet a été très brièvement rétabli.

Mais il y a aussi de nouveaux blogueurs dans le paysage, qui décrivent la scène libyenne sous un angle neuf. Harimna Notes est un blog en arabe qui chronique les événements de la révolution du 17 février depuis le premier jour, et se compose des récits collectés par un Libyen qui souhaite garder l'anonymat, et mis en forme par le célèbre écrivain opposant Ashur Shamis.

Le chroniqueur était en Libye même, qu'il a quittée il y a environ deux mois, son journal consiste donc maintenant en opinions quotidiennes sur les événements actuels du pays.

Citons aussi le blog de guerre de Displaced Libyan qui est dans l'impossibilité de rentrer chez lui.

Je ne sais pas par où commencer car ça va faire presque deux mois que le mur du silence s'est brisé. J'ai tenu un journal avec quelques notes, je m'en servirai comme canevas et lui donnerai chair au fur et à mesure. J'ai aussi quantité de commentaires sur ce que je lis dans les média. Je m'aperçois que beaucoup pourront se sentir éloignés de leur zone de confort en me lisant, mais je suis ainsi… Pas homme à me conformer ou à suivre aveuglément. Sachez que j'ai des vues très arrêtées mais ne le prenez pas personnellement.

Si vous êtes las de la propagande des deux camps, pro et anti Kadhafi, vous trouverez ce blog ‘rafraîchissant’ même si les billets sont très longs.

Un autre blog libyen chroniquant la guerre est Libya SOS, un des rares qui ne soit pas du côté des rebelles.

S'il publie depuis la Libye, il doit émaner de l'armée électronique de Kadhafi, car les Libyens ordinaires de Tripoli n'ont d'accès à internet que s'ils détiennent un téléphone VSAT ou Thuraya. Quoi qu'il en soit, l'individu qui tient le blog se donne visiblement beaucoup de peine pour trouver les informations, liens et photos contrebalançant les actualités dans les médias généraux sur la progression des rebelles. Cela nous montre un autre aspect de cette guerre et nous fait faire une pause pour réfléchir à tout ce que nous entendons ou lisons. Quelle que soit votre position dans cette guerre il est bon de voir l'autre côté du conflit, et c'est pourquoi nous le mentionnons ici.

Le blogueur (ou la blogueuse) se demande pourquoi sa voix n'est pas reprise dans les média :

Très intéressant que LibyaSOS ne soit pas sur CNN, BBC, AlArabiya, Al Jazeera, SkyNews, France24… liste Twitter ? POURQUOI ?! Pourquoi non ?!? Parce que je ne parle pas aussi bien anglais que @Sbhafreedom @FreeLibya @FreeBenghazi … Est-ce la raison ? ou.. parce que je ne suis pas aussi chic que l'OTAN sous la conduite des rebelles [sic]

Quelle que soit l'issue de la guerre de Libye de 2011, elle a permis à tous les Libyens de retrouver leurs voix et, si elles étaient réduites au silence antérieurement, elles sont devenues plus assurées et sans conteste bien tranchées. Elles ne se laisseront plus museler.

Ce billet fait partie du dossier spécial de Global Voices sur le soulèvement en Libye 2011.

Photo de vignette : la ville d'Ajdabiya, au nord-est de la Libye, par Tomasz Grzyb, copyright Demotix (29/04/2011).

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