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Russie : « Pourquoi les Russes manifestent-ils maintenant ? »

Ce samedi 10 décembre, le monde a assisté aux plus importantes manifestations en Russie depuis la chute de l’Union Soviétique. Cela fait pratiquement 20 ans [en anglais], à compter de Noël 1991, que le pouvoir est passé du Président soviétique Mikhaïl Gorbatchev aux mains de Boris Eltsine. Il se dit que Boris Eltsine n’avait même pas pris la peine de se montrer personnellement afin d’accepter des mains de Gorbatchev la mallette permettant d’activer l’arsenal nucléaire russe. Cette journée d'alors, sans histoires, contraste énormément avec les manifestations actuelles destinées à dénoncer des fraudes électorales en faveur du Premier Ministre et du Président du parti Russie Unie, Vladimir Poutine.

Des signes de mécontentement étaient perceptibles depuis quelques semaines, lorsque Poutine a été hué par une foule hostile durant une compétition de Mixed Martial Arts (combat libre) à Moscou, le dimanche 20 novembre. Global Voices avait couvert l’incident et cité le blog d’Alexeï Navalny :

Le blogueur et militant anti-corruption Alexeï Navalny a mis en ligne sur son compte LiveJournal [en russe] deux vidéos des propos tenus par Poutine au complexe sportif Olimpiysky Sports, sous le titre, “La fin d'une époque”. On y voit M. Poutine monter sur scène après la victoire de M. Emelianenko sur l'Américain Jeff Monson et ne rien dire de provocant. S'exprimant en russe, Poutine a simplement qualifié M. Emelianenko d’ “authentique héros russe”, l'a félicité de sa victoire et l'a remercié aimablement.

Il apparaît sur la vidéo que ce n'est pas aux paroles de Poutine que l'assistance réagissait négativement, mais à sa présence. Le billet de Navalny a généré près de 3 000 commentaires.

Daniel Benett, doctorant au département des études sur la guerre du King’s College de Londres, a annoncé le 7 décembre [en anglais] sur le blog Frontline Club que Navalny avait été arrêté :

Le blogueur russe et militant anti-corruption Alexeï Navalny a été arrêté après avoir participé à des manifestations post-électorales à Moscou contre le Premier Ministre Vladimir Poutine.

Cette année, en mars, le quotidien économique russe Kommersant a été forcé de retirer un article qui tendait à discréditer les révélations de Navalny sur une fraude de grande ampleur au sein de Transeft, l’entreprise d’Etat spécialisée dans le transport de pétrole, en 2010. […]

Police officers detain a protester during a rally at Triumphal Square on Dec. 7. Photo by Maria Pleshkova, copyright © Demotix (07/12/2011)

Des agents de police retiennent une manifestante lors d'une manifestation sur la Place Triomphale le 7 décembre. Photo de Maria Pleshkova, copyright © Demotix (07/12/2011)

Le jour suivant, le 8 décembre, un blog hébergé par la chaîne américaine CNN écrivait que Poutine accusait [en anglais] les États-Unis de soutenir les manifestants :

Jeudi, le Premier Ministre russe Vladimir Poutine a accusé les États-Unis d’encourager les manifestations de l’opposition qui ont éclaté depuis les élections parlementaires de dimanche.

Cette accusation fait suite aux commentaires de la Secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton de cette semaine sur les élections russes, dans lesquels elle appelle à une « enquête complète » sur les irrégularités. […]

S’exprimant à la télévision d’Etat, Poutine a affirmé que Hillary Clinton avait critiqué les élections comme étant “ni justes ni libres” avant même d’avoir reçu les rapports des observateurs internationaux ».

Il en a profité pour faire passer un message aux personnalités de l’opposition et a déclaré que « c’est avec le soutien du Département d’Etat américain » qu’ils ont commencé « leurs activités ».

Toutefois, l’événement principal a eu lieu le samedi 10 décembre. Un blog du journal britannique The Guardian a publié une chronologie des événements du jour [en anglais], comprenant un résumé des points essentiels et un rappel de l'élection présidentielle à venir :

17h12 : nous concluons ce live-blog maintenant, au bout d’une journée historique mais pacifique de manifestations de masse à travers la Russie.

Les manifestations ont débuté trois mois avant que Poutine, Président entre 2000 et 2008 et qui tient dans les faits les rênes du pouvoir alors qu’il est Premier Ministre, brigue un troisième mandat au Kremlin.

[…]

• La Russie a connu le plus grand rassemblement politique en son genre en presque 20 ans, avec des dizaines de milliers de manifestants fervents se mobilisant dans les quatre coins du pays contre la fraude électorale présumée.

• On estime que 50 000 personnes se sont réunies à Moscou et 10 000 à Saint-Pétersbourg. Environ 1000 arrestations ont eu lieu en un jour, qui se sont déroulées pacifiquement pour la plupart.

• Les contestataires ont promis de retourner dans la rue le 24 décembre.

• Ils demandent l’annulation des résultats des élections de dimanche, la démission du directeur de la commission électorale et une enquête officielle sur la fraude électorale.

• Ils veulent également de nouvelles élections démocratiques et ouvertes, et que l'enregistrement des partis d’opposition soit accepté.

Samedi, Alexander Kolyandr a cité plusieurs manifestants [en anglais] ainsi que le porte-parole de la police de Moscou sur un blog hébergé par le Wall Street Journal :

Rustam Kerimov, 33 ans, architecte : « Je suis inquiet sur le fait que si l’on vote à nouveau, les partis de gauche et les populistes pourraient obtenir un plus fort soutien. Je suis un démocrate, et je ne vois pour le moment aucune alternative réelle à Poutine, car il n’y a pas de vrais candidats d’opposition. Mais ceux qui sont au pouvoir doivent nous respecter, respecter nos votes, nos aspirations ». Monsieur Kerimov dit qu’il n’ira jamais manifester et qu’il était surpris par le nombre de manifestants.

[…]

Ksenia Korneyeva, rédactrice en chef d’un magazine : « Nous voulons seulement montrer que l’on existe ». Elle a barbouillé son bulletin de vote d'un grand X lors des dernières élections. Elle portait un chrysanthème blanc en signe de paix au cours d’une manifestation pacifique.

Dimitri, 18 ans, étudiant : “Je pense que les élections sont faussées. Pas totalement, mais en partie. Nous voulons que les résultats soient réexaminés”.

Viktor Biryukov, porte-parole de la police moscovite : « Tout est calme, et il n’y a aucun extrémiste ici, contrairement au rassemblement précédent. Voyez par vous-même ».

Sean Guillory, sur Sean’s Russia blog, a inclus un lien d’un article en russe qui annonçait les résultats des élections de dimanche à la Douma dans son billet du 9 décembre intitulé [en anglais] : « Pourquoi les russes manifestent maintenant ? ».

Après tout, Russie Unie a perdu sa super majorité qui est nécessaire pour changer la constitution russe comme bon lui semble : le décompte final montre que Russie Unie obtient 238 sièges, le Parti Communiste 92, Russie Juste 64, et le PLDR 56.

Etant donné qu’un jour de protestation contre les élections de dimanche à la Douma commence dans le Grand Est russe, une grande question se pose : pourquoi proteste-t-on maintenant ? Après tout, ce n’est pas comme si c’était la première élection russe avec des magouilles, des fraudes, etc, etc

Dans sa tentative pour répondre à cette question, Sean s’est référé à un article trouvé dans Svobognaya Pressa, qui s’appuie sur un rapport de Leontii Byzov, un sociologue de l’Institut de Sociologie de l’Académie des Sciences russe :

Leontii Byzov : De multiples facteurs coïncident. D’abord, la montée en puissance d’une nouvelle génération de jeunes qui n’ont pas en mémoire le « traumatisme des années 90 ». Il n’ont pas peur du changement, il le préfère à la « prison dorée » de la stabilité poutiniste. Les jeunes de la classe moyenne veulent la mobilité sociale et rêvent de carrières fulgurantes.

Un autre facteur est l’opposition interne croissante au sein de l’élite russe. Dans les années 2000, Poutine garantissait un équilibre dans les rapports entre les différents groupes de l’élite qui avaient des intérêts totalement opposés. Comme par exemple les siloviki [les responsables des ministères et des services chargés de la défense et de la protection de l'ordre public] et les libéraux au gouvernement. Durant la présidence Medvedev, les rapports se sont déséquilibrés. Un camp était pour Poutine, l'autre pour Medvedev. Ceux qui étaient du côté de Medvedev jouissaient du pouvoir et de la propriété. Ils pressaient le Président d’évincer Poutine de la conquête du Kremlin et de briguer un deuxième mandat. Pour eux, c’était une opportunité qui aurait débouché sur la main-mise sur les flux financiers que les amis de Poutine contrôlent. Pour le contrôle de Gazprom et d’autres entreprises d’Etat. Par conséquent, il était difficile d'envisager que ces groupes se soumettraient à la défaite, partiraient calmement et mettraient de côté leurs velléités pour les quelques prochaines années, voire, peut-être, pour toujours.

Les précédents billets de Global voices sur la situation post-électorale en Russie peuvent être lus ici, ici, ici, ici [en français] et ici. D’autres liens vers des blogs anglophones à propos des élections du 4 décembre et les manifestations qui en découlent ici, ici, et ici.

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