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Brésil : L'expulsion sauvage des occupants du “Pinheirinho”

(Billet d'origine en portugais publié le 24 janvier 2012)

Le 22 janvier, la Polícia Militar de São Paulo (PMSP) et la Guarda Civil Metropolitana (GCM) de la ville de São José dos Campos, dans l'état de São Paulo, ont pris d'assaut le terrain “illégalement occupé” connu sous le nom de Pinheirinho, conformément à une ordonnance de réappropriation de la justice de l'état. L'expulsion violente de la communauté des résidents a pris le nom de “massacre du Pinheirinho” depuis les brutalités des forces armées à cette occasion et l'intimidation des résidents pris dans une énorme confusion judiciaire.

Des mères portant leurs enfants abandonnent leur maison, sur fond de barricades en feu. Photo de RDTEIXEIRA pour le blog Vírus Planetário, sous licence CC

Plus de 1500 familles, soit entre 6 et 9000 personnes, occupent et vivent depuis 8 ans sur ce terrain du Pinheirinho,  qui appartient à l'actif de la faillite du spéculateur libanais Naji Nahas et de son entreprise, Selecta. Nahas, qui a déjà été arrêté par la Police Fédérale pour  délits financiers, s'est rendu propriétaire du terrain au début des années 80 bien qu'il n'existe aucune trace du processus d'acquisition après l’assassinat jamais élucidé des anciens propriétaires, en 1969.

Le gouvernement de São Paulo avait exigé la réappropriation à la mi-janvier et plusieurs allers et retours en justice ont fait de ce dossier un imbroglio, avec d'un côté le gouvernement fédéral disposé à acheter et régulariser le terrain, et de l'autre, la mairie et le gouvernement de l'état de São Paulo refusant de respecter un tel accord.

Cependant, l'ordonnance de réappropriation du terrain a été suspendue quand le gouvernement fédéral et celui de l'état sont parvenus à un accord pour l'ouverture d'une fenêtre de négociation de 15 jours afin que la mairie locale puisse décider si elle continuait à appuyer la réappropriation ou si elle se décidait à transformer le terrain de plus d'un million de mètres carrés en aire d'intérêt social, repassant ainsi le titre de propriété aux résidents, dans leur majorité travailleurs pauvres et leurs familles.

Troupes de choc en position d'attaque. Photo du profil @PinheirinhoSJC. Libre de droits

L’accord, pourtant, n'a pas été respecté et, sans aucun avertissement, la PM (Police Militaire) est arrivée sur place  avec un effectif de quasiment 2000 policiers fortement armés, et d'un nombre non communiqué de Gardes Civils, pour expulser les occupants du terrain. Comme on pouvait s'y attendre, ils ont résisté.

Même pris par surprise, les résidents ont tenté de monter des barricades, mettant le feu aux voitures, aux édifices publics environnants et lançant des pierres, ultime preuve de leur total désespoir devant l'intervention improvisée et violente de la police.

La mairie de São José dos Campos, qui a, dans certains cas, payé le voyage de retour de quelques résidents vers leurs villes d'origine, surtout du Nordeste brésilien, a aussi relogé les familles expulsées dans des abris de fortune. Les résidents enregistrés ont reçu des bracelets de couleur bleue qui permettaient leur accès dans les abris disponibles.

L'activiste Paloma Amorim a dénoncé, sur Facebook, la précarité de la structure qui accueillait les familles expulsées:

As tendas armadas pela prefeitura e pelo governo, portanto, foram armadilhas para aglomerar e agredir famílias indefesas que estão há 7 anos ocupando o Pinheirinho, massa falida que só está neste momento sendo reivindicada em função da especulação imobiliária tão contundente nos últimos tempos no estado de São Paulo.

Les tentes, montées par la mairie et le gouvernement, sont donc des pièges pour parquer et agresser des familles sans défense qui occupent le Pinheirinho depuis 7 ans, un bien à l'actif de liquidation judiciaire, et aujourd'hui revendiqué dans l'espoir de profiter de la spéculation immobilière si agressive ces derniers temps dans l'état de São Paulo (NdT: ce qui ferait bien l'affaire les deux parties, le propriétaire ainsi que l'état à qui il doit un certain arriéré d'impôts).

Vidéo du moment où, à la fin de la journée du 22, la PM marche sur la population avec une extrême violence:

L'affaire judiciaire

Une ordonnance judiciaire de l'état, expédiée par la juge Márcia Faria Mathey Loureiro a maintenu l'expulsion du terrain sur lequel pèse une autre ordonnance de la justice fédérale qui, pourtant, l'avait annulée. En plein doute quant à la compétence légale sur ce dossier, il est revenu à la PM de décider de la suite à donner à l'expulsion, et au Conseiller à la Cour Suprême de Justice de São Paulo, Rodrigo Capez – frère d'un député de l'état du PSDB (Parti Socialiste Du Brésil, plutôt centriste), le parti du gouverneur et du maire investi dans l'expulsion du Pinheirinho -  de confirmer la supposée légalité de l'action. Le journaliste Marques Casara précise cependant, qu'une ordonnance du Tribunal Régional Fédéral envoyée directement au commandant des opérations n'a pas été prise en compte:

Existia uma negociação avançada para resolver o problema sem o uso da força. Por conta disso, por duas vezes, o Tribunal Regional Federal (TRF) cassou a liminar que determinava a reintegração de posse: na sexta feira e no próprio dia da invasão, domingo.

Des négociations étaient en cours pour résoudre le problème sans utilisation de la force. C'est pour cette raison que, à deux reprises, le Tribunal Régional Fédéral (TRF) avait suspendu l’exécution de l'ordonnance d'expulsion : le vendredi précédent et le jour même de l'invasion, le dimanche 22 janvier.

Ensuite, le président du Suprême Tribunal de Justice, Ari Pargendler, a décidé que l'ordonnance de l'état de Sao Paulo l'emportait sur la décision  fédérale, malgré le fait que la présidente de l'Ordre des Avocats du Brésil (OAB), Ophir Cavalcante, ait décrété cette expulsion illégale. En jeu, la défense de la propriété privée d'un spéculateur connu contre le droit au logement de la population plus fragile du pays et le rôle social du foncier.

La Cour Suprême Fédérale a été appelée à rechercher une solution.

Le blogueur Fabrício Cunha commente:

Quando esse tipo de interpretação do conceito de propriedade privada sobrepõe a dignidade humana, há algo de muito errado em nossa sociedade.

Quando uma prefeitura finge que não vê um número tão grande de pessoas e não as considera em sua gestão, há algo de muito errado com a política.

Quando um prefeito lava as mãos em silêncio diante de um fato que acontece debaixo de seus olhos, há algo de muito errado com um líder.

Quand ce genre d'interprétation du concept de propriété privée prend le pas sur la dignité humaine, il y a quelque chose qui cloche dans notre société.

Quand une mairie ignore un tel nombre de personnes et ne les prend pas en compte dans sa gestion, il ya quelque chose qui cloche dans la politique.

Quand un maire se lave les mains en silence devant le fait accompli sous ses yeux, il y a quelque chose qui cloche avec un leader.

Une résidente pleure la perte de sa maison. Photo de Mariana Parra, sous licence CC

L'urbaniste Raquel Rolnik explique:

Milhares de homens, mulheres, crianças e idosos moradores da ocupação Pinheirinho são surpreendidos por um cerco formado por helicópteros, carros blindados e mais de 1.800 homens armados da Polícia Militar. Além de terem sido interditadas as saídas da ocupação, foram cortados água, luz e telefone, e a ordem era que famílias se recolhessem para dar início ao processo de retirada. Determinados a resistir — já que a reintegração de posse havia sido suspensa na sexta feira  – os moradores não aceitaram o comando, dando início a uma situação  dramaticamente violenta  que se prolongou durante todo o dia e que teve como resultado famílias desabrigadas, pessoas feridas, detenções e rumores, inclusive, sobre a existência de mortos.

Plusieurs milliers d'hommes, de femmes, d'enfants et de personnes âgées résidant sur le terrain occupé du Pinheirinho sont surprises par un encerclement d'hélicoptères, de véhicules blindés et de plus de 1800 hommes armés de la Police Militaire. Non seulement toute sortie leur était interdite, mais l'eau, l'électricité et le téléphone avaient aussi été coupés. L'ordre était donné de rassembler les familles afin d'entamer le processus d'expulsion. Déterminés à résister – puisque l'ordonnance d'expulsion avait été suspendue le vendredi – les résidents n'obéirent pas aux ordres, ce qui déclencha une situation dramatiquement violente qui se prolongea toute la journée et eut pour résultat des familles sans-abris, des blessés, des détentions et des rumeurs, dont celle de morts.

Les critiques concernant les motifs d'une telle précipitation dans la récupération du terrain s’expliquent par son énorme valorisation au cours des 8 dernières années et par les liens du propriétaire avec de puissants leaders politiques.

Vidéo de l'activiste Mariana Parra qui montre le début du passage à tabac et l'incarcération du militant du MTST (Mouvement des Travailleurs Sans-Toit) Guilherme Boulos qui fut emmené  ensanglanté au commissariat par des Gardes Municipaux ainsi que le désespoir de la population face à cette violence :

Par ce lien on peut voir les actes de violence contre le militant du MTST sous un autre angle jusqu'au moment où il est emmené, ensanglanté, au véhicule de police. Le fameux académicien portugais Boaventura Sousa Santos a déclaré, en images, son soutien à la population du Pinheirinho, dénonçant l'action violente de l’État.

Bilan des morts et blessés

Il n'y a pas de confirmation officielle quant au nombre de victimes. D'un côté la Police Militaire et le service de communication de la mairie de São José dos Campos affirment qu'il y a peu de blessés et aucun mort, mais les diverses images prouvent que le nombre des blessés est assez élevé. L’Agence d'Informations des Favelas a compté  7 morts, tandis que l'OAB de la ville parle de plusieurs morts, dont un enfant, et des résidents ont compté entre 3 et 4 morts au cours de la journée du 22 janvier.

Le Syndicat de la Métallurgie de São José dos Campos a compilé des images du début de l'expulsion:

Selon  l'activiste Pedro Rios Leão il y a des accusations qui affirment que la police et la garde civile dissimuleraient des morts et des blessés pour éviter qu'ils entrent dans les statistiques officielles. Le capitaine Antero, de la Police Militaire avait déclaré qu'il n'existait aucun enregistrement de mort ni de blessés graves au début de la nuit du 22, mais les faits commencent à le contredire, comme en a informé, par exemple, le Blog de Solidarité au squat du Pinheirinho selon lequel un résident court le risque de rester paraplégique suite à une blessure par balle de la police.

La PM soutient qu'elle n'a pas fait usage de balles réelles, mais seulement de balles en caoutchouc, pourtant les images, photos ou vidéos  montrent que la GCM a tiré avec des balles réelles sur la population.

“A la santé de la spéculation immobilière!” Dessin de Carlos Latuff, sous licence CC

La doctorante en psychologie Camila Pavanelli a critiqué les récentes opérations de la police de São Paulo dans le cas du Pinheirinho mais aussi dans d'autres :

Além da guerra contra as drogas – que, particularmente na cidade de São Paulo, assume contornos específicos de guerra contra os dependentes químicos -, o estado de São Paulo vem sediando também guerras contra estudantes e contra manifestantes que usam o espaço público para advogar por uma causa qualquer. A recente guerra contra os moradores (que amanhã serão sem-teto) do Pinheirinho não foge a esta lógica de transformação da polícia em exército de ocupação.

Au-delà de la guerre contre les drogues – qui, particulièrement dans la ville de São Paulo, prend tous les atours d'une guerre contre les toxicomanes – l'état de São Paulo a aussi engagé une guerre contre les étudiants et contre tous manifestants qui utilisent l'espace public pour défendre quelque cause que ce soit. La récente guerre contre les habitants du Pinheirinho ne déroge pas à cette transformation de la police en une armée d'occupation.

Une vidéo de l'internaute DanPerseguim montre le moment où la PM lance des grenades et tire des balles en caoutchouc sur la population désarmée qui se trouve sur l'aire de rassemblement où les familles devaient être enregistrées pour recevoir de l'aide:

Un conseiller du bureau du Secrétariat Général de la Présidence a été atteint par une balle en caoutchouc de la PM et a affirmé que la Police Rodoviária Federal (la police de la route) a reçu l'ordre de se mettre à l'abri des balles de la PM. Une liste collaborative est en cours, contenant toutes les dénonciations quant au nombre de morts enregistrés.

La blogueuse Cylene Dworzak résume le sentiment général :

Acima de qualquer ideologia, este é um momento de muita dor pra muita gente.

Au-delà de toute idéologie, voici un moment de grande douleur pour beaucoup de gens.

Et le blogueur Gilson Junior complète :

São Paulo foi longe demais, São Paulo ultrapassou os limites da decência, legalidade e democracia

São Paulo a été trop loin, São Paulo a dépassé les limites de la décence, de la légalité et de la démocratie.

Le blog Diário Liberdade a compilé les images (photos et vidéos), ainsi qu'un résumé de la situation du Pinheirinho, tout comme le blogueur Giambatista Brito. Sur Twitter, le mot-clé #Pinheirinho a été très utilisé pour répandre les informations, ainsi que le profil @PinheirinhoSJC qui est devenu une source continue d'nformation locale. Photos et vídéos se trouvent ici, ici, ici et et ici.

Les journalistes Felipe Milanez et Maíra Kubik Mano ont rassemblé plusieurs témoignages de résidents pendant cette violente expulsion, tandis que l'écrivain et activiste Celso Lungaretti se demande ce qu'il pouvait bien manquer pour que le gouvernement fédéral s'immisce dans le dossier et prenne parti en faveur des disparus, des détenus et des sans-abris, alors que le blogueur Gilson Sampaio avait soutenu que le gouvernement et le tribunal de  São Paulo devaient être dénoncés à l'OEA et à l'ONU. Dans une interview à la BBC Brasil, le coordinateur du programme des Nations Unies pour le Droit au Logement, Cláudio Acioly, a affirmé qu'il y avait eu une violation totale du droit dans le processus d'expulsion forcée au Pinheirinho.

Le professeur Chico Bicudo raconte :

O Pinheirinho é agora um bairro-fantasma. As quase mil casas serão em breve demolidas. Com elas, cairão também os sonhos e histórias de vida de quase nove mil pessoas. A terra arrasada ficará por lá. Sem as casas, sem os moradores, mas finalmente de volta para seu “dono”.

Le Pinheirinho est maintenant un quartier fantôme. Environ un millier de maisons vont être démolies. Et avec elles, tomberont aussi les rêves et les histoires de vies de quelques neuf mille personnes. La terre arasée restera là. Sans les maisons, sans les résidents mais finalement rendue à son “propriétaire”.

Toutefois, on parle bel et bien d'une possible responsabilité du maire de São José dos Campos, Eduardo Cury (PSDB) et du gouverneur de São Paulo, Geraldo Alckmin (PSDB), pour l’extrême violence dont ils ont fait preuve et les victimes qui en ont sans doute découlé.

Il y eut aussi des manifestations de soutien au Pinheirinho à travers tous le pays, et dans cet album de Thiago Moreira on peut avoir accès à des dizaines de photos de la manifestation à São Paulo et sur le site du collectif Catarse à une vidéo de la manifestation.

La situation au Pinheirinho est encore critique. Il y a des milliers de sans-abri vivant sous des tentes improvisées, des abris de fortune et dans des églises.

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