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Taïwan : qui a trompé Chomsky ?

Chomsky's support for the anti-media monopoly campaign in Taiwan has been reported as being misled by activists. [Public domain photo]

On rapporte que Chomsky a été induit en erreur par des activistes pour donner son soutien à la campagne contre le monopole des média à Taïwan. [Photo libre de droits]

La photo ci-dessus, où l'on voit Noam Chomsky tenir une pancarte, fait partie d'une campagne internationale contre le monopole des médias à Taïwan, organisée par des étudiants taïwanais. Depuis début janvier 2013 la photo de Chomsky a fait l'objet d'une large diffusion en ligne via les médias sociaux. Cependant, certains organes de presse ont récemment fait savoir que Chomsky avait été trompé par des activistes taïwanais qui soutenaient la campagne contre le monopole des médias. Que s'est-il passé exactement ? Qui a trompé Chomsky ?

Au cours de ces derniers jours, certains organes de presse des médias traditionnels du groupe Want Want China Times à Taïwan rapportent que Chomsky a été trompé par une jeune étudiante taïwanaise, Lin Ting-An. Ci-après la traduction des gros titres:

1. Chomsky: Si j'avais su que la campagne était contre la Chine je n'aurais pas posé avec cette pancarte [zh-chinois] – China Times 04﹣02﹣2013

2. La campagne contre le monopole des médias devient une campagne contre la Chine, Chomsky s'est fait utiliser [zh-chinois] – China Times 29-01-2013

3. Chomky trompé pour tenir la pancarte:  C'est une grave déformation de la vérité [zh-chinois] – China Times 28-01-2013

placard [zh] – China Times 04﹣02﹣2013

Outre la presse écrite, la chaîne de TV Citi, elle aussi contrôlée par Want Want China,   a programmé deux émissions d'information d'une heure chacune les 29 et 30 janvier 2013 destinées à “clarifier” la situation de Chomsky. L'émission accuse Lin Ting-An d'avoir trompé et utilisé le célèbre linguiste, “la conscience des Etats-Unis”, en ayant invité Chomsky à tenir la pancarte. Les présentateurs de l'émission ont également critiqué la stratégie du mouvement contre le monopole des médias qui met en causet le capital pro-chinois, à savoir le Want Want China Times. Ci-après le clip d'une courte interview de Chomsky sur Citi TV:

Les rapports des médias ont été provoqués par un échange de mails entre Shih-Diing Liu, professeur en communication de Macau, et Chomsky où Liu explique sa vision du mouvement contre le monopole des médias à Taïwan, en date du 27 janvier 2013:

Cependant, je ne suis pas certain que vous ayez pris conscience de toute la signification du mouvement contre le monopole des médias qui, avec son fort taux de participation de jeunes, ne peut être considéré uniquement comme un mouvement en faveur de la liberté d'expression et de la démocratie sur l'île. Les participants, les orateurs et les intervenants (y compris les médias traditionnels, les universitaires, et les groupes qui ont suivi et se sont approprié le problème)  mettent non seulement l'accent sur le problème des ressources des médias, monopole des capitalistes, mais montrent aussi du doigt un ennemi. Il se trouve que cet ennemi est celui avec lequel votre gouvernement traite prudemment. Cependant, dans le contexte de Taïwan et du détroit de Taïwan, l'utilisation du terme “défense de Taïwan” pour refuser, s'opposer et rejeter toute personne et sujet ayant trait à la Chine et au gouvernement chinois, n'est pas un phénomène isolé, mais pour être compris il doit être replacé dans la structure hégémonique menée par les Etats-Unis que vous avez décrite. Le fait que vous teniez dans vos main cette pancarte devrait être interprété dans un contexte politique spécifique.

Chomsky a répondu brièvement au long mail de Liu par une note rendue publique par Liu sur sa page Facebook:

Merci pour vos commentaires intéressants, qui vont bien au-delà de tout ce que je sais. Je n'ai pas souvenir d'une pancarte faisant référence à une “manipulation chinoise”. Ce que j'ai montré et eu en mains ne dépasse pas le monopole des médias et la défense de la liberté de la presse. J'espère que les interprétations qui en seront faites n'iront pas au-delà.”

La longue interprétation de Liu est jointe à la réponse de Chomsky et a été reprise par le China Times [zh-chinois] dans son édition du 28 janvier et sert de cadre aux nouvelles et commentaires des médias contrôlés par le Want Want China Times visant à s'opposer à la campagne contre le monopole des médias. Liu parle d’ “enlèvement”  à propose de la photo de Chomsky:

[...]如果人家喬姆斯基並不知道此一訴求,你把人家“綁架”來舉個牌子迎合你自己的立場需求,是不是也太不尊重對方了?為什麽不充分告知人家你們真正的反對中國的立場呢?為什麼牌子上,只有”反對媒體壟斷”有英文翻譯呢?你反中國的立場大可以明白表示,讓對方清楚認知考慮後再表態,不需要遮遮掩掩。是否因為怕喬老要是知道了這個立場,未必會表態支持,索性就模糊其辭,就不得而知了。但如果喬老人家根本就不知道你運動所包括的反中訴求,就把人家趕鴨子上架,這樣的做法,未免也太缺乏政治技巧了吧![...]

[…]Si Chomsky n'était pas au courant de cette revendication [l'élément anti-chinois], vous l'avez pris en otage en lui demandant de tenir la pancarte qui exprime votre propre position. N'est-ce pas un manque de respect ? Pourquoi ne lui avez-vous pas parlé de votre position anti-chinoise ? Pourquoi la traduction en anglais ne mentionnait-elle que le slogan “contre le monopole des médias” ? Pourquoi lui avez-vous caché cela sans lui parler de votre position contre la Chine ? Avez-vous craint qu'en connaissant votre position, Chomsky refuse de présenter la pancarte ? Est-ce pour cette raison que le slogan est resté flou ? Bien sûr nous ne connaissons pas la vraie intention. Mais si Chomsky n'était pas au courant des revendications anti-chinoises de votre mouvement et que vous l'ayez exposé comme un canard [en un mot pris en otage], votre démarche politique est minable!

他所認定和支持的立場,針對的是反對媒體壟斷和媒體新聞自由。喬老並不希望外界的解讀,踰越這個範疇,或加油添醋。 問題是,台灣部分反中人士和媒體,卻綁架他來為自己的立場掩護。每個運動都有自己的立場訴求,但為自己的立場訴求辯護手段要經得起檢驗,要用道理說服人。

按此理解,如果喬姆斯基當時不是被誤導、被糊弄,就不知道怎麽回事了。那些要求他舉牌的,自己應當最清楚。人家顯然沒有被告知完整訊息,就被硬扯進來為你們自己的立場背書。你們這種暗渡陳倉、移花接木的做法,和你們口口聲聲所反對的言論壟斷和扭曲,有什麼兩樣?你們不就是打着”反壟斷”的正義旗幟,做相反的事嗎?

Ce qu'il savait et soutenait était contre le monopole des médias et pour la liberté de la presse et des médias. Il ne veut pas que sa position soit mal interprétée et qu'on lui prête des intentions cachées. Le fond du problème c'est que des anti-chinois et des médias se sont servis de lui pour renforcer leur position. Tout mouvement a son propre fonctionnement, mais doit déterminer sa position par des moyens et des raisons valables.

Selon ces principes, je me demande ce qu'il se serait passé si Chomsky n'avait pas été trompé ou abusé. Ceux qui lui ont demandé de tenir la pancarte devaient savoir exactement ce qu'il se passait. Il est évident qu'on ne lui avait pas traduit la totalité du message qu'il montrait pour qu'il soutienne votre position. La manière dont vous avez caché et transformé les messages ne vaut pas mieux que les manipulations et les monopoles que vous critiquez. Sous l'étiquette “anti-monopole” vous faites le contraire de ce que vous prônez.

Pour clarifier la situation, Lin Ting-An a posté son échange de mails avec Chomsky sur sa page Facebook. Le mail qui invite Chomsky à participer à la campagne explique en détail l'historique de la campagne contre l'achat de Next Media par le groupe de presse pro-chinois Want Want China Times, et donne la traduction des slogans du panneau:

Il se passe actuellement à Taïwan un évènement révélateur du monopole des médias: le président du Groupe de presse pro-chinois  Want Want China Times, Tsia-Eng-meng, s'apprête à racheter la branche taïwanaise de Next Media (dont Mogul Jmmy Lai de Hong Kong était propriétaire). Si ce rachat est accepté, Mr Tsai contrôlera près de 46% du marché de la presse Taïwanaise. Mr Tsai est propriétaire de quotidiens (China Times, Commercial Times) mais aussi de magazines, d'une chaîne de télé, et d'un service de cable, et ne fait aucun cas des violations des droits humains par Pékin (il nie le massacre de la place Tienanmen). On peut craindre le pire pour l'avenir des médias taïwanais.

Pour lutter contre ce rachat et l'indifférence du gouvernement, des étudiants Tawaïnais ont mis en place plusieurs manifestations depuis le mois de novembre et la prochaine manifestation est prévue pour la nouvelle année. Une action en cours actuellement demande aux sympathisants de se prendre en photo avec le mot d'ordre suivant “je m'oppose au monopole des médias, je rejette la main mise de la Chine, je protège Taïwan à ____” et de la télécharger en ligne. (ci-joint ma photo prise à l'Université de Yang Ming, Taïwan).

Bien que Chomski a par la suite clarifié la situation en indiquant qu'il n'avait été trompé par personne et que l'incident était le résultat d'un “malentendu”, sa déclaration n'a pas eu beaucoup de retentissement dans les principaux médias.

Les discussions pour savoir si le facteur Chine devait être un argument dans la campagne contre le monopole des médias ont fait débat dès le début au sein du mouvement. D'une part, les activistes ont conscience que la politique de libéralisation des médias depuis 1990 a été le moteur de la situation de monopole financier des médias traditionnels de Taïwan. D'autre part, l'influence financière de la Chine continentale, et ses visées politiques de prise de contrôle des entreprises de presse taïwannaises, sont devenues de plus en plus évidentes avec le rachat par Want Want China Times d'un réseau cablé de télévision  et de la branche taïwanaise de Next Media. Les débats et discussions sur ce thème se sont poursuivis pendant des mois entre les activistes. Après l'incident Chomsky, sur la page de la campagne contre le Want Want China Times, Jiangeng Chiou soulève à nouveau le problème [zh-chinois]:

我想我們應該更認真地討論「反媒體壟斷」是否該和「反中國黑手」拖勾。這波反壟斷運動已經引起大眾的廣泛注意,是個推動媒體改革的很好的契機,如果只是勾起藍綠意識和統獨議題,對於更廣的媒體問題幫助不大,非常可惜。看看公視問題,台灣有好的媒體人,受到不只中國還有其他政治和財團力量狹持。反中國黑手的同時,何不連其他政治黑手,財團黑手全部一起反一反?

Je pense que l'on devrait discuter du fait d'associer la lutte contre le monopole des médias à la lutte contre la manipulation de la Chine. A l'heure actuelle les opposants au monopole des médias retiennent toute l'attention du public et c'est une occasion en or pour faire campagne pour une réforme des médias. Le bleu contre le vert, ou l'unification contre l'indépendance ne rendent pas service à la campagne. Prenez l'exemple des problèmes que rencontre le Service Public de Télévision de Taïwan, la pression à laquelle  sont soumis les salariés des médias à Taïwan ne provient pas uniquement de Chine, mais aussi d'autres clans politiques et d'autres intérêts financiers. En plus de la Chine nous devons faire face à d'autres forces politiques et financières.

Charlène Delerk répond par un commentaire:

關鍵是現在想操控台灣媒體的,正是中國政府,而台灣某些特定人士則做為其手套.討論”要不要拿掉中國政府因素',那就正中了中國政府的下懷,因為支持者已經在這個問題點上內亂分化了.其實這事幾個月前就討論過了,現在還跟著中天起舞,拿出來炒冷飯,真的是都餿了.喜歡中國的就去中國,沒人攔著

Le fin mot de l'histoire c'est que le gouvernement chinois veut manipuler les médias taïwanais. Certaines personnes qui ont occupé des postes spécifiques sont devenues leurs couvertures [qui cachent leurs mains noires]. La discussion de savoir s'il faut associer le facteur Chine à la campagne sert leurs objectifs en divisant nos partisans. Le problème a été discuté il y a plusieurs mois, et les gens dansent toujours sur CitiTV et on nous sert du réchauffé [pour dire que l'on fait la une avec de vieilles informations]. S'ils aiment autant la Chine, qu'ils y aillent, personne ne les en empêche.

De l'extérieur, il est très difficile de comprendre la dynamique politique de Taïwan et il paraît évident que, dans cet environnement médiatique et politique, Chomsky a été trompé et abusé.

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