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Conversation avec 3 geeks africaines de talent sur les nouveaux médias

Le secteur des nouvelles technologies est en plein essor sur le continent africain. Le fil conducteur de cet essor est essentiellement le talent et la passion de jeunes Africains pour l'innovation et les technologies d'information. Cependant, ces talents reconnaissent aussi l'existence de nombreux axes d'amélioration en termes d'éducation, de compétitivité et égalité des chances. Nous avons demandé à trois talentueuses blogueuses du continent leurs points de vue sur les nouveaux médias en Afrique et sur ce qu'être une femme “geek” (geek-ette) implique dans ce contexte :

Mariam Daby with permission

Mariam Daby avec sa permission

Mariam Diaby est basée à Abidjan en Côte d’Ivoire. Mariam se définit avant tout comme une entrepreneure qui s’intéresse à tout ce qui touche le marché numérique. Son parcours universitaire l’a menée à Londres à la London South Bank University.

Julie Owono fait des études de droit à Paris, et est actuellement élève-avocate à l'école du Barreau de Paris. Originaire du Cameroun,  Julie contribue régulièrement à des publications en ligne telles que Global Voices, ou Quartz Magazine pour lequel elle a fait une enquête sur les nouvelles technologies en Afrique Centrale. Julie est également responsable du bureau Afrique d'Internet Sans Frontières.

Julie Owono avec sa permission

Julie Owono avec sa permission

Lalatiana Rahariniaina est une blogueuse depuis 2008 basée à Antananarivo, Madagascar. Passionnée d’écriture et de photographie, Lalatiana partage son regard sur la société malgache sur son blog « Ampela Miblaogy » (Femme qui blogue). Parmi les lauréats du concours Mondoblog, en 2011, elle a obtenu une formation avec l’Atelier des Médias – RFI au Sénégal. En tant que blogueuse, elle a été invitée par Global Voices et Google Africa à un atelier portant sur le thème « La liberté d’expression en ligne » qui s’est déroulé en Afrique du Sud. Lalatiana a également participé au programme « Cannes vu par… (7 blogueuses du Sud et du Caucase) » de Canal France International lors de la 65ème édition du Festival international du Film de Cannes (2012).

Lalatiana Rahariniaina avec sa permission

Lalatiana Rahariniaina avec sa permission

   GV: Vous considérez-vous  comme étant une Geek (ou Geek-ette) ? 

MD : Alors là, pas du tout. C'est vrai que j'ai toujours adoré les jeux vidéos (même si je n'y joue plus très souvent), que mon premier réflexe est de “tripatouiller” tout nouvel appareil technologique qui me tombe sous la main, que l'informatique a fait partie de mon cursus universitaire et que je travaille dans le domaine, mais non, je ne suis pas une Geek. Je suis juste attentive au monde des NTIC.

JO: Qu'est-ce qu'être une Geekette, aurais-je envie de demander. Dans l'imaginaire, Geek et son féminin Geekette représentaient des êtres peu sociables, toujours le nez dans leur ordinateur, à la poursuite du dernier gadget électronique. Cette vision a sûrement changé aujourd'hui, et si Geekette, c'est être une personne qui utilise de manière intensive les nouveaux médias, dans un but précis, je pense en effet pouvoir dire que j'en suis une. Internet et les outils qui en sont des dérivés offrent des possibilités en terme de démocratie, de participation multi-acteurs dans le jeu politique, de gouvernance, de transparence, toutes ces questions qui m'importent. Je suis à ce sujet très fière d'un outil nommé Feowl sur lequel j'ai travaillé, et qui permet de mesurer le défaut d'électricité dans les métropoles africaines.     

LR: Si geek veut dire être passionné dans un domaine précis – dans mon cas le blogging – alors je pourrai peut-être en faire partie. Je tiens juste à préciser que ma vie n’est pas que virtuelle.

Comment est ce qu'une femme africaine “geek” est perçue aujourd'hui dans le monde des nouveaux médias ?  

MD : Je crois que les femmes africaines ont su s'imposer ces dernières années. Des femmes comme Marieme Jamme représentent le visage de la “Technology African Woman”. Il n’ y a pas de différence entre femmes et hommes, il n'y a que les compétences qui parlent, et sur ce point il n'y a rien à redire. Pour moi, elles ont le mérite qui leur revient.

JO: Il faut d'abord signaler que nous ne sommes malheureusement pas si nombreuses… ou alors nous nous cachons bien ! J'organise parfois des formations portant sur l'utilisation des nouveaux médias, les candidatures féminines se font rares ! A quoi cela est dû, peut-être est-ce à cause de l'éducation distributive, en fonction des genres, qui irrigue encore le système éducatif et l'inconscient de beaucoup de parents dans l'éducation qu'ils transmettent à leurs enfants : les filles auraient plus des âmes de littéraires que de techniciennes. Il faut croire que les choses ne sont pas si différentes ailleurs qu'en Afrique, mais fort heureusement, elles sont en train de changer progressivement. On voit se développer sur le continent de plus en plus de programmes pour encourager les vocations de femmes technophiles, et celles-ci, surtout parmi les jeunes générations, ont une idée différente de leur place dans ce monde des nouveaux médias, et de leur rapport avec ces nouveaux médias. Et puis, le fait d'avoir de plus en plus de modèles ne peut qu'aider. J'ai moi-même été, et suis toujours, très inspirée par le parcours d'Ory Okolloh. Donc pour répondre, la geekette africaine c'est encore une perle trop rare, mais c'est aussi un formidable réservoir d'idées, de projets, et de progrès.

LR: Je ne pense pas que dans le monde des nouveaux médias on distingue particulièrement les femmes des hommes. Cependant, si on parle de Madagascar, on constate qu’il y a peu de femmes par rapport aux hommes qui s’intéressent réellement aux nouveaux médias.

Au regard de la culture bro de la silicon valley, le “glass ceiling” est-il plus difficile à briser dans le monde des nouveaux médias  ? 

MD: Je ne pense pas du tout, au contraire. Les réseaux sociaux sont tellement efficaces en terme de viralité, qu'il est encore plus facile de diffuser l'information sur les geekettes comparé aux médias traditionnels.

JO: Finalement, à force de vouloir être totalement différent, “disruptive” comme on dit, le secteur des nouveaux médias a fini par ressembler aux secteurs d'activités plus traditionnels : un monde sexiste, où les femmes n'aurait qu'exceptionnellement un rôle important à jouer. Pour autant, contrairement à avant, le plafond de verre est peut-être moins insurmontable : avec Internet, et l'ouverture que cet espace offre, il peut être un peu moins compliqué d'accéder à un réseau d'autres femmes ayant réussi, et de se faire introduire, d'être soutenu lorsqu'on a des idées, de mettre en application ces idées avec trois sous pour commencer, recevoir des financements, avoir des modèles de réussite (je pense à Sheryl Sandberg, Marissa Meyer et al.), comme je l'écrivais plus haut. Le plafond de verre il est surtout dans le mental à mon avis : penser que pour y arriver dans ce domaine, il faudrait avoir le cerveau d'un homme dans un corps de femme.

LR: Je ne crois pas. Dans le cas de Madagascar, comme je l’ai dit précédemment, les intérêts des femmes sont ailleurs. C’est ma façon de voir en tout cas. Mais j’avoue que c’est un défi permanent entre les tâches, les devoirs, les activités qui m’incombent. Et c’est peut-être l’une des raisons de cette grande absence des femmes malgaches dans le monde des nouveaux médias. Sinon, puisqu’on parle du sujet, le glass ceiling n’a pas sa raison d’être. Si les femmes veulent vraiment s’y mettre, je ne vois aucune raison qui pourrait les en empêcher. Il faut arrêter de se passer pour des victimes. C’est une grande opportunité pour montrer ce dont femmes sont également capables de faire sans toujours vouloir « s’immiscer » ou entrer « de force » dans une « culture bro ». A croire qu’on doit demander la permission aux hommes. Pourquoi ne pas créer notre « propre culture » ? Petite précision, je ne cherche pas à dénigrer qui que ce soit en disant cela – genre groupe d’hommes contre groupe de femmes. C’est juste pour dire que de notre côté, nous les femmes, nous pouvons également faire les choses, alors faisons-les.

Quelles sont les forces et les faiblesses de la culture geek dans votre pays ?

MD : En Côte d'Ivoire, nous avons des Geeks, des informaticiens et des sympathisants de la technologie. Parmi les Geeks, il y a ceux qui pensent innovation et développement, et il y a les autres. Nos technologues  font bouger les choses à petits pas avec la communauté qui grandit, mais l'accès technologique n'est pas optimal pour qu'une culture geek s'impose et que notre Silicon Valley locale éclose réellement. Cependant, ces dernières années, ça bouge fort avec les forums et évènements technologiques.

JO: La culture geek au Cameroun évolue rapidement, elle est dynamique, inventive. Elle se créé ses propres opportunités, et je pense qu'elle fera évoluer la société. Sa principale faiblesse : les pouvoirs publics camerounais n'ont pas encore compris l'intérêt d'investir massivement dans les nouvelles technologies. C'est d'ailleurs le sens d'une préoccupation que j'ai quand je pense à mon pays : le coût prohibitif de l'accès à Internet. Quelle culture geek peut sereinement s'épanouir sans un Internet de bonne qualité et à un prix raisonnable ?

Qu'aimeriez vous voir changer dans un futur proche dans le monde de l'IT ?

MD: De la vulgarisation  des investissements pour la formation et l'équipement. C'est entre autre, ce dont le secteur IT a besoin en Côte d'Ivoire.

JO: Plus de femmes bien sûr, et un Internet beaucoup moins cher en Afrique Sub saharienne.

LR: Une meilleure utilisation des outils TIC par les citoyens.

 

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