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Florian Ngimbis : “La langue est le ciment qui lie les gens »

Florian Ngimbis recevant le prix du jeune ecrivain francopone 2008 - photo avec la permission de l'auteur

Florian Ngimbis recevant le prix du jeune écrivain francophone en 2008 – photo avec la permission de l'auteur

Bien que méconnue, la blogosphère camerounaise est source d'informations cruciales durant cette période mouvementée au Cameroun. Dibussi Tande a échangé avec Florian Ngimbis, président du collectif des blogueurs camerounais (CBC) et lauréat en 2012 du Meilleur Blog Francophone lors des Best of the Blogs Awards (the BOBs) pour un état des lieux de la blogosphère locale et notamment, le bilinguisme au Cameroun.

GV: Pour commencer, dressez nous un autoportrait de votre blog Kamer kongossa :

 Florian Ngimbis (FN): Kamer kongossa est un blog que j’ai ouvert en 2008. Il s’agit de textes courts, écrits de façon imagée et humoristique qui tout en me mettant en scène dans des histoires plus ou moins hilarantes, jette un regard critique sur la société dans laquelle je vis.

  «Kamer kongossa» demeure l’un des blogs les plus populaires de l’espace francophone africain aujourd’hui. Quel est le secret de votre succès ?

 FN: Si succès il y a, je dirais qu’il est dû au fait que je n’invente rien. La plupart de mes histoires mettent en scène des gens, des situations que la majorité des camerounais ont vécu. Je fais juste un effort d’écriture pour rendre le tout concis et digeste, une grosse pincée d’humour et ça passe.

 

Florian_Ngimbis - - - photo avec la permission de l'auteur

Florian_Ngimbis – - – photo avec la permission de l'auteur

Selon RFI, vous êtes un blogueur qui « dépeint au vitriol mais avec humour le Cameroun » et selon Deutsche Welle vous écrivez des « chroniques acerbes » qui dénoncent le régime en place au Cameroun. Florian Ngimbis se considère-t-il comme un blogueur engagé ?

 FN: Le niveau d’injustice a atteint un seuil critique dans ce pays, ne pas s’engager est impensable. Le degré de « vitriol » que je mets dans mes textes équivaut au degré d’amour que j’éprouve pour le Cameroun et à la rage que j’ai de le voir spolié par une bande de vautours, si la haine des vautours est synonyme d’engagement, alors oui, je suis engagé et mes textes sont autant de cailloux que je jette à la tête de ces maudits oiseaux.

 Quels sont les origines et objectifs du tout nouveau collectif des blogueurs Camerounais (CBC) dont vous êtes le président ?

FN: Le CBC est un groupement de blogueurs qui décident de se mettre ensemble pour promouvoir l’activité du blogging à l’échelle nationale. Nous nous rencontrons fréquemment pour discuter des problèmes liés à la pratique du blogging et à l’environnement numérique au Cameroun.

Certains pensent que créer une association des blogueurs va à l'encontre de l’esprit même du blogging et du journalisme citoyen qui se veulent libres, informelles, et dénués de toute institutionnalisation ou hiérarchisation…

 FN: Je le pense aussi et j’ai toujours exprimé ce point de vue lors de mes prises de parole. Mais la tendance au rassemblement était majoritaire. Ainsi, un à un les blogueurs des pays francophones ont basculé dans la mutualisation au sein d’associations. Je suis contre, mais je comprends que cette tendance soit liée au contexte. Au Cameroun en particulier, bloguer c’est une course de fond dans laquelle on est seul. Difficile de s’automotiver. Entre les coupures de courant, Internet au débit capricieux et toutes les difficultés de l’existence, le blogueur camerounais peine à exister et très souvent abandonne. En intégrant une association, il découvre qu’il n’est pas seul, bénéficie des conseils des autres, des formations que nous dispensons et surtout fait évoluer son contenu en se frottant aux autres. Beaucoup de blogueurs sont des porteurs de projets et leurs blogs ne sont que le prolongement de ces derniers. Nous mettons nos énergies en commun pour faire avancer ces projets. Et puis le combat est aussi ailleurs, c’est mener une vraie action de lobbying pour faire baisser les prix et augmenter le niveau de qualité de la fourniture Internet dans notre pays. Pour cela des actions concertées s’imposent et ne trouvent leur sens que dans ce genre d’entité. Chaque blogueur est libre de son ton, de ses propos, de ses choix, le CBC est une association, pas un gouvernement.

 Le CBC est composé majoritairement des blogueurs francophones résidant au Cameroun. Songez-vous à réunir les deux autres composantes incontournables de la blogosphère camerounaise – c’est-à-dire les blogueurs anglophones et les blogueurs vivant à l’étranger (anglophone et francophone) – sous la bannière du CBC ?

 FN: La  langue n'est ni un facteur d'acceptation ou d'exclusion. Même si vous bloguez en Bassa’a, pourvu que vous soyez un blogueur camerounais, vous ferez parti de la communauté. Même si vous résidez en Cochinchine, c’est votre “camerounéité” qui nous intéresse. Le souci est que le CBC comme toutes les autres composantes de la prétendue Nation qu’est le Cameroun est en butte au cloisonnement de la société camerounaise. Le bilinguisme est d’essence coloniale et on nous l’a cédé en héritage lors des pseudo indépendances. Le bilinguisme au Cameroun ne consiste pas à parler deux langues, mais à avoir une société dans laquelle on parle soit l’une soit l’autre langue. Or la langue est le ciment qui lie les gens et peut se transformer en barrière lorsqu’il est mal conceptualisé. Du coup on a les anglophones d’un côté et les francophones de l’autre et il est hallucinant de voir à quelle point les deux groupes linguistiques sont étrangers l’un à l’autre et ne se mêlent presque jamais dans la réalisation de projets. Néanmoins nous nous battons ardemment pour changer cela et nous avons des blogueurs anglophones. Une grande action de lobbying est en cours en ce moment auprès de la diaspora et le profilage de la blogosphère CBC sera effectif d’ici quelques mois.

 Le CBC ambitionne-t-il de devenir un acteur sur la scène politique national et de jouer le rôle de sentinelle face au pouvoir en place ? Sinon, pourquoi pas ?

 Nous ne sommes pas un acteur politique, ni un parti. Certains d’entre nous bloguent sur les cheveux ou la cuisine !!! Mais effectivement certains blogueurs sont en passe de devenir de vrais leaders d’opinion ! Nous allons dans le sens du renforcement de leurs capacités. Nous aidons les activistes à monter leurs campagnes. Nous permettons aux blogueurs « menacés » d’avoir des cours de sécurité sur Internet. Nous n’obligeons pas les blogueurs à penser d’une certaine manière, mais si un blogueur lance une campagne pour protester contre l’accès restreint à l’eau courante à Yaoundé, en exposant sa campagne au CBC il est certain de pouvoir convaincre d’autres blogueurs de le suivre. Nous ne sommes pas un mouvement de pensée, mais nous favorisons l’émergence de leaders d’opinion, chacun dans son domaine.

 Quel est le profil type du blogueur camerounais ?

 Jeune, entre 20 et 35 ans en moyenne, financièrement instable, grande gueule, cultivé.

 Faites nous un état des lieux de la blogosphère camerounais.

Il y a trop peu de blogueurs en ce moment. Et encore moins qui sont vraiment influents dans leurs domaines. Trop de blogs généralistes, peu de blogs spécialisés.

 Beaucoup pensent que la blogosphère camerounais tarde à décoller parce qu’elle est repliée sur elle-même…

 C’est un avis que je respecte, mais que je ne partage pas. Et ça dépend de ce qu’on appelle décoller. Notre pays est l’un de ceux qui pratiquent les coûts de connexion les plus chers en Afrique, pour un service pourri. Internet est encore classifié comme objet de luxe ou utilitaire. Bloguer au Cameroun est un luxe que peu peuvent se permettre.

 Qu'est-ce qui explique le fait que plusieurs blogueurs camerounais vivant au Cameroun sont célébrés sur la scène international alors qu’ils sont peu connus au Cameroun ?

 Ma réponse se trouve dans mon propos précédent. Avec un taux de pénétration de moins de 5% comment voulez-vous être connu ? La notion de « blog » elle-même n’est pas encore passée dans les habitudes, Facebook ou les sites de rencontre sont plus ancrés dans l’imaginaire collectif. Mais tout ça va changer, et je suis fier de voir autant de blogueurs camerounais faire avancer le mouvement.

 Vos billets de blog sont souvent repris par des journaux camerounais. Peut-on en déduire qu’il y a une collaboration étroite entre les journalistes et les blogueurs au Cameroun ?

 Collaboration ? Non, il y a même de la rivalité, les journalistes étant dans l’état d’esprit que nous venons leur arracher le pain de la bouche, ce qui est faux. Chaque blogueur est particulier et son travail a la couleur qu’il lui donne. Je ne fais pas de l’information, ni de l’actualité, je fais des chroniques, avec un traitement décalé. Certains responsables de journaux m’ouvrent leurs colonnes parce que mes textes je les soigne, et j’ai un lectorat de plus en plus croissant qui est le gage de la qualité de mes textes. Que veut un directeur de publication si ce n’est faire lire son journal, alors, pourquoi cracher sur du contenu potentiellement vendable sans que cela n’empiète sur la ligne éditoriale. Les plus « open minded » me passent un coup de fil et en fonction de la qualité du journal je décide de collaborer ou non.

 Que-ce que votre boule de cristal vous dit sur l’avenir de la blogosphère camerounais ?

 Nous sommes l’avenir, et cet avenir nous l’écrivons au présent, maintenant.

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