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Dévaluation et culottes en dentelle dans les récentes manifestations au Kazakhstan

Le Kazakhstan a connu récemment sa première manifestation depuis bien longtemps – après un grand nombre d'appels avortés à descendre dans la rue, personne n'y croyait plus. Elle faisait suite à une énième dévaluation du tengué, la monnaie nationale, décidée du jour au lendemain. Une dévaluation de 20 % [185 tengués pour 1 dollar] qui a mis la population en état de choc : vers midi, tous les points de change avaient déjà fermé, ainsi que les sites de vente en ligne et les supermarchés, et les banques voyaient affluer des clients affolés. Tout cela après une déclaration récente de la Banque nationale kazakhe sur la stabilité du système économique.

Les prix se sont mis à grimper alors que les salaires restaient les mêmes. Dans les faits, tout le monde y a laissé 20 % de son épargne (dans le cas où elle était réalisée dans la monnaie nationale), ce qui a été les prémices du rassemblement. La nouvelle d'une manifestation le week-end suivant s'est répandue sur les réseaux sociaux et même quelques portails d'information, sans que les gens s'inquiètent qu'elle ne soit pas autorisée – toute manifestation, procession ou organisation d'un piquet de grève est soumise à l'autorisation de l'akimat (équivalent de la mairie), et là elle n'a pas été obtenue. Par ailleurs, cette dévaluation coïncidait avec l'interdiction d'importer de la dentelle sur le territoire de l'Union douanière.

Le principal rassemblement était fixé le 15 février à 11 heures (heure locale). Fait comique, suivant la légendaire (et impossible à éradiquer) habitude des Kazakhes d'être en retard, les premiers manifestants ne sont arrivés sur les lieux que vers 11h30. Le ton était plutôt timide dans l'ensemble, même si quelques individualités – décidées à prendre en main leur destin sans peur des conséquences ou persuadées d'avoir raison – se sont démarquées par leur audace.

On a pu noter la présence de nombreux collaborateurs des médias, simples blogueurs ou journalistes. Ils ont consciencieusement enregistré, filmé et consigné tous les discours, actions et manifestations d'émotion. De leur côté, les autorités ont tenté de riposter avec l'arrivée impromptue d'un chasse-neige bloquant “accidentellement” la rue adjacente à la place. Dans un premier temps, tout se passa de manière raisonnable : les manifestants scandaient gentiment leurs revendications, les employés des forces de police appelaient non moins gentiment les citoyens au calme, bref la foule ne sortait pas du cadre de la manifestation tel qu'établi dans les communiqués et sur les réseaux sociaux. Puis les gens ont décidé d'investir les quartiers des alentours et de continuer le rassemblement sur la place de la République, juste en face du bâtiment de la mairie. Les premiers affrontements ont eu lieu au point même du rassemblement initial, avec l'arrivée des SOBR (forces spéciales à réaction rapide) qui, sans sommation, se sont mises à empoigner et emmener les manifestants les plus remuants. Le procureur régional a fait son arrivée peu près, faisant très clairement comprendre que tous les participants à cette manifestation non autorisée seraient punis – avant de demander aux gens de rentrer chez eux. A 15 heures tapantes, la manifestation prenait fin. D'après des sources proches de manifestants, une trentaine de personnes ont été interpellées, dont de simples passants.

Un reportage photo très clair et qui rend particulièrement bien l'ambiance a été réalisé par le site voxpopuli.kz:

Le thème principal de la semaine, et sans doute des prochaines, c'est la dévaluation. Le samedi 15 février a eu lieu à Almaty la manifestation la plus massive du moment contre cette dévaluation officielle. Un photo-reportage a été réalisé sur les lieux par Damir Oteghen et Viktor Magdéev, qui ont passé presque toute la journée aux côtés des manifestants.

Les gens ont beaucoup réagi en ligne : témoins blogueurs, manifestants, simples citoyens exprimant leur opinion. A noter que les témoins des événements les ont relatés sur des blogs, contrairement aux manifestants qui l'ont fait sur Facebook, ce qui montre une fois de plus la place à part de ce réseau social au Kazakhstan.

L'utilisateur tolubarman fait remarquer à quel point le thème de l'action s'accordait mal avec la masse des manifestants :  

Manteau de fourrure, bijoux, iPhone 5S et autres avantages – le Kazakh moyen n'a pas les moyens de les acheter. Ce qui vient à l'esprit, c'est la question : “Comment une pauvre femme va-t-elle s'offrir tout ça ?” A crédit, me direz-vous, ce qui suppose un revenu qui permette d'obtenir un crédit – ou alors un riche mari.

Une certaine torgaeva exprime son point de vue: 

A la vue des derniers événements, mes yeux se sont dessillés. Pour parler franchement, je n'ai rien perdu à cause de cette dévaluation parce que je n'avais rien. Je me souviens encore de mes cours au lycée, où le prof chargé de nous inculquer le patriotisme nous répétait inlassablement : “Nous avons un gouvernement pacifique qui se soucie du peuple. Le tengué est une monnaie stable qui ne craint pas les fluctuations mondiales, et ceci parce que (attention) C'EST LA BANQUE NATIONALE QUI LA SOUTIENT.” Cette phrase s'est tellement ancrée dans ma tête que le 11 février, c'est comme si le sol s'était dérobé sous mes pieds. Le super héros de mes années de lycée, la BANQUE NATIONALE, était mort. A la place, stupeur, choc et découragement, ce dont tous les organismes et points de vente se sont émus. Et ça fait mal, ça fait vraiment de la peine. Les gens ont été traités comme du bétail qui supporte tout et se résigne à tout ce qu'on veut. En une semaine, tout a été chamboulé.

Zidane tire une conclusion intéressante de sa propre analyse:

La conclusion est paradoxale, mais logique au fond ; le gouvernement ne peut pas vendre les ressources du pays parce que notre peuple est trop cher. Et dévaluer n'est pas seulement baisser le cours de la monnaie nationale, c'est aussi rabaisser la valeur de son propre peuple. Dévaluer les Kazakhes en “Kazakh-Eliens” (Lire ici le post [en français] sur le changement de nom proposé par le président : “Kazakh Eli”, “pays kazakh”). Les seconds valent 20 % moins cher que les premiers. Ils seront quand même vendus au profit des multinationales.

Conséquence de cette dévaluation : une ruée des clients vers les banques pour récupérer leurs économies. de plus, avant la manifestation, une info diffusée sur WhatsApp et par SMS avertissait que les petits établissements bancaires allaient fermer parce qu'ils n'avaient pas les fonds suffisants. L'un de ces établissements avait promis 100 millions de tengué pour la capture de criminels, et quelques jours plus tard l'affaire était résolue par la Procurature générale. A quoi maxopolskiy: fait allusion :

… ça ne veut pas dire que la population soit bête. Si les gens font davantage confiance à la Procurature qu'au gouvernement, c'est le problème du gouvernement et le résultat de son “travail”.

L'utilisatrice tanusha va un peu plus loin sur la question:  

Voilà ce que je pense de cette info sur la faillite de 3 banques kazakhes. Je rappelle que nous sommes plusieurs à l'avoir eue hier par WhatsApp :
“Le bruit court que plusieurs banques de moyenne importance vont être déclarées en faillite d'ici à 3 jours: la banque Alliance, la Banque de Crédit centrale…
Si vous avez de l'argent dans ces banques, retirez-le au plus vite.
Crédibilité de l'info : béton, autour de 100 %.”
Quel est le but recherché par ceux qui ont choisi de diffuser cette info ? Et d'ailleurs, qui sont-ils ?

Deux possibilités : 1) si le but est économique, ce sont des banques concurrentes ; 2) si le but est politique (déstabilisation), ce sont des opposants politiques. Là aussi l'éventail est large – jusqu'au sein du gouvernement, où peuvent se nicher des “expérimentateurs”.

Si l'on admet l'hypothèse d'un but politique, on se trouve vite devant un enchaînement de conséquences pas très logiques : le numéro de cirque “Les blogueurs, sortez !” [Lire ici le post en français à ce sujet], une manifestation avec des petites culottes sur la tête (au fait, personne n'a trouvé le temps de se pencher sur ce qui concrètement est interdit d'importation, et pourquoi), et maintenant, cette info qui sort.

La manifestation contre la dévaluation a en effet été suivie d'une autre, moins importante (30 personnes en tout), toujours à Almaty, dès le 16 février. En cause, les lois de l'Union douanière qui interdisent l'importation de lingerie en dentelle, et pour slogan principal “Des petites culottes pour l'Elbass” (l'Elbass est le nom honorifique du président de la République du Kazakhstan : littéralement le chef de l'Etat – Ndla). La raison de cette interdiction réside dans le taux d'hygroscopie (capacité à absorber l'humidité) autorisé pour les textiles, fixé à 6%. Les matières synthétiques ne répondent pas à cette norme. D'après la chaîne TV Rain :

Après sa libération, l'une des activistes, Evguénia Plakhina, a expliqué contre quoi elle manifestait : «J'y suis allée avec mes derniers dessous en dentelle : en juin prochain, ils seront interdits. Et pas seulement chez nous : dans toute l'Union douanière.»

Une autre manifestante, Jeanne Bïatelov, a raconté à TVRain son interpellation par la police et expliqué pourquoi cette manifestation non autorisée avait rassemblé trois fois moins de monde que celle de la veille: «On a tenté un coup de folie, c'est tout. Aujourd'hui on s'est rassemblés sur cette place, la place a été encerclée par les policiers, sous prétexte qu'elle était en travaux. Malheureusement, on ne nous a pas laissés atteindre le monument à l'Indépendance. Et naturellement, on a été interpellés et emmenés au poste. Juste avant la manifestation d'hier, certains ont vu sur WhatsApp un appel à ne pas sortir, à rester chez soi, que la loi martiale était promulguée à Almaty. Puis des rumeurs se sont répandues, par exemple que ce serait une manifestation nationaliste. Ça explique pourquoi, à mon avis, les gens étaient moins nombreux aujourd'hui.»

serikzhan69:  a consacré un long post avec photos à ce thème :
La présidente de l'Association de l'industrie légère RK Lioubov Khoudova, répondant à K. Kelimetov qui expliquait dans le journal “la Caravane” que la dévaluation allait aider la production nationale, fait remarquer que “l'industrie légère au Kazakhstan est dans un état catastrophique, et ce n'est pas une dévaluation qui va l'aider. Actuellement, nous produisons 10 % de notre consommation – 1 % pour les chaussures. Nous ne sommes pas en situation de tirer parti de la dévaluation pour augmenter notre production. Notre pays crée des sites de production à l'étranger, mais pas au Kazakhstan. Nous demandons depuis longtemps au Premier ministre de faire de l'industrie légère un domaine de production prioritaire, comme c'est le cas en Russie et en Biélorussie, mais ne ne faisons même pas partie du nouveau programme d'industrialisation.”
Пользователь MontKristov a tenté de structurer les choses dans ce post explicatif : 

Si vous prenez les marques italiennes ou allemandes à la mode, pas de souci, leurs articles sont aux normes. Les textiles qui ne sont pas aux normes sont de trois sortes (leur taux d'hygrométrie ne dépasse pas 4, mais étant peu employés par les marques étrangères, ils ne posent pas problème). Et dans les faits, ces normes techniques ne dérangent que très peu de fabricants.

Pour l'heure, la situation au Kazakhstan est plus ou moins normalisée. La dévaluation a été aussitôt suivie de maintes réunions d'urgences de directeurs de banques, députés et fonctionnaires. Ainsi, le Premier ministre Sérik Akhmetov, affolé, a interdit la hausse du prix de l'essence et des denrées alimentaires… une fois que tous les supermarchés et épiceries avaient déjà augmenté leurs prix de ces fameux 20 %. Les directeurs de banques continuent à jurer qu'ils ont les fonds, augmentent leurs taux et tiennent des conférences de presse. Politologues, analystes et simples citoyens ont tout de même noté un pic maximal de “nihilisme juridique” par rapport à ces cinq dernières années .

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